jan
23
2012

Bruegel, le moulin et la croix, de Lech Majewski

A l’origine de ce film du touche-à-tout (voir le générique) polonais Lech Majewski, il y a un tableau, célèbre autant qu’admirable, de Pieter Bruegel l’ancien : Le Portement de croix ; dans un paysage accidenté, le Christ y marche au supplice, entouré de personnages pour la plupart indifférents, et si nombreux que le spectateur doit chercher le malheureux condamné pour le voir : tant il est vrai que la souffrance du juste passe inaperçue.

Bruegel, le moulin et la croix présente, d’une certaine manière, la genèse du tableau. Je dis « d’une certaine manière » puisque Bruegel y figure dans le cadre même de son tableau, au prétexte qu’il y apparaîtrait effectivement, en profil perdu, à l’extrême droite de la composition. Le début du film le montre donc circulant parmi ses personnages, parfois figés dans la pose où il les a peints. S’agit-il de figurants qu’il aurait réunis pour peindre sur le motif ? Il paraît que non : ce sont de véritables personnages, vivant de leur vie propre, et le film se propose d’en suivre quelques uns, parallèlement au peintre.

On voit ici que Bruegel, le moulin et la croix, bien que puisant aux meilleures sources puisque l’historien d’art Michael Francis Gibson est le coauteur du scénario, tombe dans un travers que je ne cesse de reprocher aux films mettant en scène des artistes : le créateur y est présenté comme le simple témoin de son œuvre ; du coup sa créativité est minorée, il n’apparaît plus que comme un reporter. C’est d’autant plus embarrassant que le film ne sait comment gérer la contradiction entre un scénario présentant un Bruegel-démiurge et une mise en scène qui dessine un Bruegel-témoin, et que la peinture de Bruegel, derrière son apparence réaliste, est cosa mentale s’il en fut — comme, d’ailleurs, le film lui-même, qui ne cache pas son caractère conderté. Bref, l’idée centrale est plastiquement séduisante mais intellectuellement boiteuse.

Lech Majewski a en effet créé un monde tout à fait remarquable ; les personnages, par la magie de l’informatique, évoluent dans le tableau de Bruegel, ou du moins dans le décor peint, mais aussi dans de véritables extérieurs, et dans des décors composites où la part de la peinture, de l’imagerie informatique, et du plateau devient difficile à évaluer. On pourrait dire qu’il s’agit du monde, tel que le perçoit et le change le regard de l’artiste. Le rythme est relativement lent, mais la faible durée de l’œuvre tient compte habilement des capacités d’attention du spectateur : ce n’est jamais un pensum.

On s’attache ainsi petit à petit à certains personnages , dont un petit couple qui traîne après lui un veau sur une sorte de traîneau, une incongruité apparente tout à fait dans l’esprit du peintre. Des soldats espagnols aux brillants uniformes rouges, surgis de la brume, les rejoignent et s’acharnent sur l’homme qu’ils finissent par tuer de façon atroce. Cette intrusion de la réalité politique des Flandres renaissantes est l’une des clefs du Portement de croix, qui présente le Christ dans un environnement anachronique : Bruegel met en résonance le supplice du Sauveur et celui des protestants persécutés par les troupes du Saint Empire romain (nul doute qu’en nos temps sulpiciens il serait taxé de christianophobie).

Le film parvient ainsi à transmettre le sens de l’œuvre de Bruegel, bien dans l’esprit d’ailleurs de son époque, qui n’avait cure d’une reconstitution historiquement précise de la Crucifixion : le Christ n’y est pas crucifié mais recrucifié par un monde qui ne s’est pas réformé de son iniquité.

Il est vrai que plus l’environnement est composite, plus les personnages ont l’air simplement collés dessus avec, malgré le numérique et peut-être en raison de choix de lumière pas très nets, le même effet d’irréalité qu’on pouvait ressentir jadis devant les vidéos de Jean-Christophe Averty, ou ce passage des Rêves de Kurosawa où le protagoniste évoluait dans des tableaux de Van Gogh. Cela sied assez mal au sujet de Bruegel, dont le parfum d’artifice est ainsi souligné.

A mesure que l’effet de surpris s’estompe, ce parfum se fait hélas plus entêtant. Le cinéaste manque manifestement d’intérêt pour des personnages qu’il développe au fond assez peu ; on se sent un peu seul une fois que les Espagnols ont brisé le petit couple trognon évoqué plus haut. J’indiquerais bien féliciter les acteurs qui l’incarnent, mais hélas, faute d’avoir emporté avec moi un carnet de notes pour prendre le générique en sténo, je ne peux vous donner leurs noms, qui n’ont pas été fournis à la presse : piétaille. La plupart des personnages du film sont muets ; exceptionnellement ils sont autorisés à prononcer quelques mots en néerlandais ou en espagnol ; seules les trois vedettes ont le droit de s’exprimer en anglais (et apparemment d’être sous-titrées). C’est dire qu’il y a dans ce film des personnages de première et de deuxième classe. Lech Majewski n’a pas pour le menu peuple (ici de toute façon toujours déjà stylisé) la même attention que son héros. De nombreuses scènes sont prises dans une tension (assez réjouissante, il faut le dire) entre l’achèvement plastique de la composition et la tendance naturelle des humains à remuer ; les scènes les plus convaincantes sont celles qui présentent les enfants Bruegel.

Mais cette tension finit par s’épuiser et le film se perd, hélas, dans le manque d’humour (fatal quand on s’attaque à maître Pieter l’aîné) et dans la solennité. Il est caractéristique que pour représenter le moulin qui domine la scène au sommet d’un rocher escarpé, Majewski ait inventé un décor gigantesque répondant à son interprétation allégorique du paysage. Or le moulin de Bruegel, sans être un tas de planche, est tout de même beaucoup plus modeste ; ce n’est pas une tour de Babel, sujet qu’il connaissait bien ; l’orgueil de l’œuvre ne doit pas prendre le pas sur le sens. Et l’une des dernières séquences présente une danse de paysans (sujet fort bruegelien) dont les figurants, manifestement à la peine, se dandinent lourdement en cadence, dans une sorte de bourrée ralentie ou de pavane boiteuse, quand tous les tableaux du peintre sur le sujet représentent d’indémêlables charivaris, fortement alcoolisés et aphrodisiaques. On dirait que pour Majewski la beauté ne peut être que figée, et le tableau que verni — le résultat bascule alors ponctuellement, à la mesure de l’audace du projet, dans le kitsch et le ridicule. On se croirait revenu au temps de L’Assassinat du duc de Guise (1908) de Calmettes et Le Bargy, et de la naïve entreprise du Film d’Art.

Voici bientôt cinquante ans que deux cinéastes ont répondu comme par avance à Majewski, dans deux des plus beaux films que je connaisse : Pasolini, implicitement, dans L’Évangile selon Matthieu et Tarkovski, explicitement, dans Andreï Roublev, dont le héros est déjà un peintre témoin de la violence du siècle. Dans leurs films les références picturales, parfois prégnantes, sont inséparables de la prise de vues du réel, et dans le deuxième cas, de la confrontation entre le monde, qui existe pour lui-même, et de l’œuvre, qui dit quelque chose de ce monde. Tant la vie (disons le naturel) que la beauté, et finalement le cinéma, y gagnent.

Soyons clair : ce film a le mérite immense d’être un OFNI ; il a été réalisé avec soin et compétence ; mais il a bien peu confiance dans le pouvoir expressif propre du cinéma, qui n’est ici guère plus que le domestique servile de la peinture.

  • FICHE TECHNIQUE

Pays : Pologne / Suède
Titre original : The Mill and the cross
Durée : 1h32
Date de sortie : 28 décembre 2011
Scénario : Lech Majewski, Michael Francis Gibson
D’après le tableau Le Portement de croix de : Pieter Bruegel (l’ancien)
Assistant réalisateur : Dorota Lis, Krzysztof Lukaszewicz
Production : Lech Majewski, Freddy Olsson
Décors : Marcel Slawinski, Stanislaw Porczyk, Katarzyna Sobanska-Strzalkowka, Pieter Brugel (l’ancien), Lech Majewski
Costumes : Dorota Roqueplo
Photographie : Lech Majewski, Adam Sikora
Son : Zbigniew Malecki, Lech Majewski
Montage : Eliot Ems, Norbert Rudzik
Effets visuels : Pawel Tybora
Musique : Lech « coucou c’est encore moi » Majewski, Józef Skrzek

  • DISTRIBUTION

Pieter Bruegel : Rutger Hauer
Nicolas Jonghelinck : Michael York
Marie : Charlotte Rampling
Marijke Bruegel : Joanna Litwin
Le joueur de cor : Oskar Huliczka

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